atelier d'écriture Mil et une

Monsieur Pessoa

Pour l’atelier d’écriture Mil et une sujet 45/2020

Pour vous mes galets de rivière.
Monsieur Pessoa, pour vous mon histoire à dormir debout.
 
Complètement désenchantée du monde, depuis pas mal de temps, 
j’écrivais chaque matin sur des feuilles volantes, 
comme un devoir, un travail à accomplir avant le déluge
des mots pour enchanter le quotidien de ceux qui un jour découvrirai cette malle.
 (un peu comme vous)
Je savais aussi que le vrai monde n’était pas mon quotidien. 
Je m’étais coupé de ce monde vrai pour m’en créer un 
en adéquation totale avec la nature, loin très loin de la nature humaine.
Ce cahier journal n’était pas mon journal intime, 
je n’étais pas un écrivain mais juste un petit écrivaillon, 
goupillon/diariste qui déposait consciencieusement 
son encre chaque jour dans sa grande malle. 
En retrait du monde et ayant l’impression de ne rien avoir de mieux à faire
j’écrivais. 
Et l’en-jeu de mes écrits était de me prouver 
ma grande liberté d’écriture 
et de trouver l’en-je au fond de moi.
Je me croyais chaque matin tranquille mais en fait je flottais dans l’intranquillité 
(comme vous) 
et plus j’analysais la dérision et la sagesse de la vie
plus je me confortais dans l’idée 
que la vie n’est rien si l’art ne venait pas lui donner un sens.
Un beau matin j’ai dit stop
je vais maintenant écrire à n’importe quelle heure 
ou même ne plus écrire du tout mais surtout écrire sans prise de tête,
une écriture libre et spontanée, 
une écriture automatique sans guirlandes lumineuses
sans mots pompeux mais aussi sans pompe funèbre 
une écriture qui jaillit en cascade 
qui coule comme elle respire, 
une écriture jamais retravaillée, joueuse, 
amoureuse devant l'éternel 
de notre court passage sur terre 
une écriture qui marche  avec ses pieds
mais sans queue ni tête
une écriture qui aide à revenir les pieds sur terre
même avec la tête à l'envers
qui saute à grands jambages dans les flaques d'eau, 
qui fait des rimes juste pour rire et faire joli
qui fait des vers dans les arbrisseaux et les ruisseaux
un peu pour faire écolo 
un autre peu pour faire rigolo
J'écrirai comme le dit Anne Sylvestre des Fabulettes
parce que les mots en ette 
parlent du tout petit, de celui qui n'a l'air de rien.
parce que ça incite à ne pas suivre la ligne
mais à aller voir ce qu'il y a entre les lignes de mon chemin de fer
le ballast sur ma ligne à moi c'est un lit de petits galets de rivière 
multicolores
sur lequel repose ma voie
et je sais aussi que nous ne voguons pas tous sur la même mer
les vies sont si différentes
les apparences si trompeuses
j’essaie bien de m’enfoncer lentement avec la foule 
dans les vagues houleuses et dans la nuit
mais ma vie étant ainsi
moi je vogue sur un bateau de papier
sur une délicate vague
ma voile bleue gonflée de rêves,
sous un vent léger
par temps ensoleillé
 
Voilà que j’ose maintenant ouvrir les yeux
et regarder le monde dans lequel je vis
tel qu’il est
et je me vois dans ce monde
je m’entends parler aux autres
rire avec eux ou pleurer
je ne rêve pas
il est bien comme je le vois
il est ainsi le monde
Oui, tout à fait ainsi et pas autrement.
Oh là là combien de temps ai-je fermé les yeux
Combien de temps ai-je dormi ?
 
Bien réveillée aujourd’hui
je n’écris plus dans ma malle trop pleine
je peins
tant pis Monsieur Pessoa si vous avez dit que 
« La littérature est la preuve que la vie ne suffit pas »
moi aujourd’hui je dis que 
« la peinture sans prise de tête est bien la preuve que la vie mérite d’être vécue »

jamadrou © "Histoire à dormir debout" déc. 20

5 réflexions au sujet de “Monsieur Pessoa”

  1. Bon jour Jama,
    La vie est une onde qu’il faut savoir entendre et la sienne n’est pas toujours audible parmi les bruits de la morale, de l’éducation, des formatages en tout genre … se recentrer et avancer selon la direction faite par choix … et ton excellent texte en donne l’exemple …
    Max-Louis

    Aimé par 1 personne

  2. Au fil des jours nos perceptions du monde évoluent et un jour on dit stop !
    On croyait sauver le monde et le monde vit bien sans nous ça suffit…
    alors prenons plaisir à nos futilités qui valent bien certaines grandes idées

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