Histoire à dormir debout, les mots pour leur dire, Nature poésie

Le calumet de paix

Entrer dans une histoire 
c'est fermement y croire
et jouer si bien le jeu
que la réalité rend heureux
rêveurs acteurs jeunes ou vieux
entrent dans un monde parallèle
où imaginaire et réel
ont perdu leur boussole
et avancent par cabriole sans parole
Et chacun s’en retourne
 l’âme calme et ravie
saluant le Maître de la Vie
il remonte par la porte entr’ouverte du rêve
à travers la vapeur splendide du nuage 
Immense, parfumé, sublime, radieux ! 
Le Calumet de Paix

Or Gitche Manito, le Maître de la Vie, 
Le Puissant, descendit dans la verte prairie, 
Dans l’immense prairie aux coteaux montueux ; 
Et là, sur les rochers de la Rouge Carrière, 
Dominant tout l’espace et baigné de lumière, 
Il se tenait debout, vaste et majestueux. 

Alors il convoqua les peuples innombrables, 
Plus nombreux que ne sont les herbes et les sables. 
Avec sa main terrible il rompit un morceau 
Du rocher, dont il fit une pipe superbe, 
Puis, au bord du ruisseau, dans une énorme gerbe, 
Pour s’en faire un tuyau, choisit un long roseau. 

Pour la bourrer il prit au saule son écorce ; 
Et lui, le Tout-Puissant, Créateur de la Force, 
Debout, il alluma, comme un divin fanal, 
La Pipe de la Paix. Debout sur la Carrière 
Il fumait, droit, superbe et baigné de lumière. 
Or, pour les nations c’était le grand signal. 

Et lentement montait la divine fumée 
Dans l’air doux du matin, onduleuse, embaumée. 
Et d’abord ce ne fut qu’un sillon ténébreux ; 
Puis la vapeur se fit plus bleue et plus épaisse, 
Puis blanchit ; et montant, et grossissant sans cesse, 
Elle alla se briser au dur plafond des cieux. 

Des plus lointains sommets des Montagnes Rocheuses, 
Depuis les lacs du Nord aux ondes tapageuses, 
Depuis Tawasentha, le vallon sans pareil, 
Jusqu’à Tuscaloosa, la forêt parfumée, 
Tous virent le signal et l’immense fumée 
Montant paisiblement dans le matin vermeil. 

Les Prophètes disaient : « Voyez-vous cette bande 
De vapeur, qui, semblable à la main qui commande, 
Oscille et se détache en noir sur le soleil ? 
C’est Gitche Manito, le Maître de la Vie, 
Qui dit aux quatre coins de l’immense prairie : 
« Je vous convoque tous, guerriers, à mon conseil ! » 

Par le chemin des eaux, par la route des plaines, 
Par les quatre côtés d’où soufflent les haleines 
Du vent, tous les guerriers de chaque tribu, tous, 
Comprenant le signal du nuage qui bouge, 
Vinrent docilement à la Carrière Rouge 
Où Gitche Manito leur donnait rendez-vous. 

Les guerriers se tenaient sur la verte prairie, 
Tous équipés en guerre, et la mine aguerrie, 
Bariolés ainsi qu’un feuillage automnal ; 
Et la haine qui fait combattre tous les êtres, 
La haine qui brûlait les yeux de leurs ancêtres 
Incendiait encor leurs yeux d’un feu fatal. 

Et leurs yeux étaient pleins de haine héréditaire. 
Or, Gitche Manito, le Maître de la Terre, 
Les considérait tous avec compassion, 
Comme un père très bon, ennemi du désordre, 
Qui voit ses chers petits batailler et se mordre. 
Tel Gitche Manito pour toute nation. 

Il étendit sur eux sa puissante main droite 
Pour subjuguer leur cœur et leur nature étroite, 
Pour rafraîchir leur fièvre à l’ombre de sa main ; 
Puis il leur dit avec sa voix majestueuse, 
Comparable à la voix d’une eau tumultueuse 
Qui tombe, et rend un son monstrueux, surhumain : 

II 

« Ô ma postérité, déplorable et chérie ! 
Ô mes fils ! écoutez la divine raison. 
C’est Gitche Manito, le Maître de la Vie, 
Qui vous parle ! celui qui dans votre patrie 
A mis l’ours, le castor, le renne et le bison. 

Je vous ai fait la chasse et la pêche faciles ; 
Pourquoi donc le chasseur devient-il assassin ? 
Le marais fut par moi peuplé de volatiles ; 
Pourquoi n’êtes-vous pas contents, fils indociles ? 
Pourquoi l’homme fait-il la chasse à son voisin ? 

Je suis vraiment bien las de vos horribles guerres. 
Vos prières, vos vœux mêmes sont des forfaits ! 
Le péril est pour vous dans vos humeurs contraires, 
Et c’est dans l’union qu’est votre force. 
En frères Vivez donc, et sachez vous maintenir en paix. 

Bientôt vous recevrez de ma main un Prophète 
Qui viendra vous instruire et souffrir avec vous. 
Sa parole fera de la vie une fête ; 
Mais si vous méprisez sa sagesse parfaite, 
Pauvres enfants maudits, vous disparaîtrez tous ! 

Effacez dans les flots vos couleurs meurtrières. 
Les roseaux sont nombreux et le roc est épais ; 
Chacun en peut tirer sa pipe. Plus de guerres, 
Plus de sang ! Désormais vivez comme des frères, 
Et tous, unis, fumez le Calumet de Paix ! » 

III 

Et soudain tous, jetant leurs armes sur la terre, 
Lavent dans le ruisseau les couleurs de la guerre 
Qui luisaient sur leurs fronts cruels et triomphants. 
Chacun creuse une pipe et cueille sur la rive 
Un long roseau qu’avec adresse il enjolive. 
Et l’Esprit souriait à ses pauvres enfants ! 

Chacun s’en retourna, l’âme calme et ravie, 
Et Gitche Manito, le Maître de la Vie, 
Remonta par la porte entr’ouverte des cieux. 
- À travers la vapeur splendide du nuage 
Le Tout-Puissant montait, content de son ouvrage, 
Immense, parfumé, sublime, radieux ! 



Charles Baudelaire 
Poèmes ajoutés aux Fleurs du Mal

6 réflexions au sujet de “Le calumet de paix”

  1. Ça aurait pu être le prochain sommet du G7 ! Sauf que Gitche Manito à la place de son calumet de la paix se serait muni d’une bombe mdr. C’est là que le rêve a ses limites même quand on voudrait sauver notre planète.
    Belle journée à toi Jama… et peut être bonne vacances ?

    1. Coucou Margi
      Plus en fonction depuis longtemps mon temps se sent beaucoup plus libre.
      Cette vacance des activités imposées est un grand bonheur.
      J’entre dans mon histoire
      pour fermement y croire
      et je joue si bien le jeu
      que ma réalité est rêvée
      je suis dans un monde parallèle
      où imaginaire est réel ne font qu’un
      je suis tous les jours en vacances.

      Bel été Margi : une saison propice au vadrouillage des mots
      à bientôt sur ce chemin des mots entre terre mer et ciel.

  2. Merci Jama
    Moi aussi, je ne suis plus en fonction, mais, quand je vais ailleurs que dans ma région, je ne peux m’empêcher de me dire que je suis « en vacances ». Les habitudes ont parfois la vie dure ! ;-). J’aime aussi mêler le rêve et la réalité, les mots sont là pour nous aider… sans oublier le coucher du soleil, les pieds dans le sable.
    A bientôt et bel été, Jama

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